Elle est motion designer, illustratrice, et le lundi 7 septembre 2026, elle lance Boussole Créative, un média panafricain dédié aux talents créatifs du continent. Installée à Abidjan, formée à l'ESMA Cocody Riviera 2, Anne Esther NIELBIEN de son nom d'artiste Esthann a choisi la communication visuelle un peu par défi, beaucoup par conviction : dans une filière où on lui disait qu'il n'y avait pas assez de femmes, elle a décidé que ça commencerait par elle. AfriQulture est allé à sa rencontre.
Qui est Esthann ?
AfriQulture : Si vous deviez vous décrire en trois mots, sans réfléchir, lesquels choisiriez-vous ?
Esthann : Déterminée, passionnée et courageuse. Je dirais que ce sont les trois mots qui me décrivent.
Le choix de la communication visuelle : un défi lancé par une phrase
AfriQulture : Vous envisagiez au départ la décoration d'intérieur. Comment s'est faite cette évolution dans votre choix de carrière ?
Esthann : Dans la vie, tout ce que Dieu fait est bon. J'avais voulu faire de la décoration d'intérieur au départ, et j'ai manifesté un intérêt pour la communication visuelle. Franchement, ce n'était pas vraiment une envie profonde au début, c'était plutôt une curiosité. Je me suis lancée comme ça, pour voir ce que ça allait donner. Et surtout, comme on disait là-bas qu'il n'y avait pas de femmes, ça m'a fait tilt dans ma tête. C'était un peu comme une sorte de défi.
AfriQulture : Vous avez raconté avoir choisi cette filière en partie parce qu'on vous a dit qu'il n'y avait pas beaucoup de femmes dans ce domaine. Qu'est-ce qui, dans cette phrase, a déclenché votre décision plutôt que de vous décourager ?
Esthann : Parce qu'il n'y a pas assez de femmes dans le domaine, c'est justement ce qui m'a motivée à choisir ce domaine. Je me disais que s'il n'y a pas de femmes, ça peut commencer par moi, pourquoi pas. Et que le fait que je m'engage à évoluer dans ce milieu peut encourager aussi d'autres femmes comme moi à évoluer également dans ce milieu.
« S'il n'y a pas de femmes, ça peut commencer par moi, pourquoi pas. »
Trouver son style, entre cubisme et pop
AfriQulture : Comment décririez-vous votre style aujourd'hui ?
Esthann : Mon style, c'est un mélange de cubisme et de style pop. Je m'inscris dans ce registre-là.
AfriQulture : Comment choisissez-vous les thèmes ou les sujets de vos créations ?
Esthann : C'est simple. Vu que je me promène, que je fais de la veille, et tout : lorsque je regarde un film, je peux entendre un mot, ou faire attention à tout ce qui est autour de moi. Lorsque je vois un problème dans une vidéo, par exemple, j'essaie de comprendre, et c'est comme ça que les idées me viennent. Les idées naissent de problèmes que je remarque, soit sur les réseaux sociaux, soit dans un film, soit dans un dessin animé, soit peut-être une situation que j'ai vécue. Mais le plus souvent, ça vient des films et de ce que je vois sur les réseaux sociaux.
Rattraper le retard, forcer le respect
AfriQulture : Vous avez appris à manipuler un ordinateur pour la première fois lors de votre formation. Comment avez-vous rattrapé ce retard technique, et qu'est-ce qui vous a permis de finir première de votre classe ?
Esthann : J'ai la détermination. J'avais une certaine rage, cette rage de savoir que j'étais en arrière, que je n'avais jamais manipulé un ordinateur avant, que je ne connaissais pas autant que ces personnes qui étaient déjà dans le domaine. Pour moi, c'était un retard que je me devais de rattraper au niveau de la connaissance. Ça m'a vraiment amenée à être assidue, à être ponctuelle, à dépasser mes camarades, à vraiment chercher la connaissance et à me concentrer. Et puis les bonnes notes aussi, on va se dire la vérité : les parents financent la scolarité, ils veulent qu'on ait un bon rendement. Donc ça ne fait pas que me faire plaisir à moi, ça fait plaisir aussi à mes parents.
Le motion design, appris sur le tas, chez Kaanari
AfriQulture : Votre école n'enseignait pas vraiment le motion design. Comment avez-vous appris ce métier ?
Esthann : J'ai appris ce métier à Kaanari. C'est l'entreprise qui m'a permis, en vrai, et je tiens à remercier mes boss et mes collaborateurs : Monsieur Paul William Assy, Monsieur Samuel Lago, Monsieur Ben Seth, qui sont mes boss, qui ont vraiment cru en moi, qui m'ont vraiment aidée à apprendre ce métier. J'avoue que ce n'est pas facile, mais à travers un stage qui a débouché plus tard sur un emploi, j'ai pu apprendre ce métier, que je continue d'ailleurs d'apprendre. Ce n'est pas facile, mais je tiens le coup.
AfriQulture : Qu'est-ce que le motion design vous permet d'exprimer que l'illustration seule ne permettait pas ?
Esthann : Ce métier me permet de donner vie à ce que je veux, que ce soit un logo, une illustration, une affiche. Je quitte le statique pour le mouvement. Ça donne une certaine dynamique à ce que je fais.
Boussole Créative : faire voir l'Afrique autrement
AfriQulture : D'où est venue l'idée de Boussole Créative, et quel vide vouliez-vous combler ?
Esthann : L'idée m'est venue d'un constat et d'une expérience personnelle. J'ai remarqué qu'en tant qu'étudiante, quand je suis rentrée dans le domaine de la communication visuelle, je n'avais pas d'exemples locaux, d'exemples de réussite locaux. Je n'avais pas vraiment d'endroit où me dire : ah, voici une page créative, je peux découvrir des créatifs d'ici. On a plus de formations, on voit plus de créatifs européens, américains, occidentaux. Alors qu'il y a de la richesse chez nous, et on ne la connaît pas. C'est ce constat-là qui est à l'origine de Boussole Créative.
AfriQulture : Quelle est votre ambition pour Boussole Créative dans les prochaines années ?
Esthann : Pour un début, je reste dans la sphère francophone. Mes ambitions pour Boussole Créative sont grandes, parce qu'à travers ce canal, je voudrais vraiment qu'on voie l'Afrique autrement, qu'on sache que l'Afrique regorge d'énormes talents, autant que les créatifs occidentaux. J'ai aussi remarqué qu'on rentre dans certaines filières sans connaître les débouchés, sans prendre le temps de chercher, de connaître ses aptitudes. Ça fait que beaucoup de jeunes tournent en rond parce qu'ils ne savent pas vraiment ce qu'ils veulent. Le manque de références, c'est un très gros problème : un créatif occidental n'a pas les mêmes réalités qu'un créatif africain, on n'a pas le même langage, on n'a pas la même manière de traiter un projet. C'est ça, le vrai problème que j'ai remarqué : le manque d'information et le manque de référence. Pour la suite, j'invite tout le monde à suivre la page Boussole Créative, vous allez voir.
AfriQulture : Quel message aimeriez-vous adresser aux parents africains qui hésitent à laisser leurs enfants s'orienter vers un métier créatif ?
Esthann : J'aimerais leur dire de ne pas se limiter à l'aspect scientifique et littéraire. C'est vrai que c'est important, mais à force d'interdire à l'enfant de faire ce qu'il veut, il peut gâcher sa vie, il peut tourner en rond. Je connais quelqu'un qui a fait la finance, qui est aujourd'hui créatif, alors qu'il était allé jusqu'au master. Pourquoi perdre du temps à faire quelque chose qu'on ne veut pas, juste pour mettre son diplôme dans les mains de ses parents et être tranquille, plutôt que de faire ce qu'on veut vraiment ? Mais je pense que si les parents agissent ainsi, c'est aussi parce qu'eux-mêmes n'ont pas de modèle de réussite dans ce domaine autour d'eux. Il y a donc une éducation à faire aussi à ce niveau.« L'Afrique regorge d'énormes talents, autant que les créatifs occidentaux. »
Le doute et la ténacité
AfriQulture : Y a-t-il eu un moment où vous avez douté, où vous avez failli abandonner ? Qu'est-ce qui vous a fait tenir bon ?
Esthann : Oui, ça arrive, ça arrive tout le temps, de vouloir abandonner, de douter : est-ce que je suis faite pour ça, est-ce que je ne me trompe pas. Mais ce qui m'aide à tenir bon, c'est ma ténacité. Je suis quelqu'un qui aime les défis et qui ne baisse pas facilement les bras. Et comme je le dis, j'ai un objectif à atteindre, donc ça ne me décourage pas. Au contraire, ça m'encourage.
Sa vision pour les 5 à 10 prochaines années
AfriQulture : Dans 5 à 10 ans, vous vous voyez où ? Quelle trace voulez-vous laisser ?
Esthann : Dans 5 à 10 ans, je me vois experte dans le domaine de la communication visuelle. Je me vois aider des jeunes à apprendre les métiers de la communication visuelle, à briser tous les stéréotypes, à encourager les jeunes à se donner, à ne pas avoir honte, à croire en leur talent, en leurs dons, en leurs capacités, en ce que Dieu a déposé en eux. À travers l'illustration, le motion design et la création, je me vois aider des entreprises, des organisations, des ONG, tout ce genre de structures, à pouvoir communiquer. Je me vois utiliser toutes ces compétences-là pour le bien de la société.Le message à la jeune fille qui hésite
AfriQulture : Si vous aviez un message pour une jeune fille qui rêve de faire de l'art ou du design, mais qui hésite encore à se lancer, que lui diriez-vous ?
Esthann : Je lui dirais de se lancer, de ne pas avoir peur, d'essayer tout ce qu'elle veut, de ne pas se limiter. Même si elle a des idées folles : vas-y, lance-toi. N'aie pas peur, ne regarde pas les gens, parce que ceux-là mêmes qui te disent de ne pas faire ça sont souvent les premiers à te manquer quand tu échoueras. Donc vas-y, fonce, fonce. Ça peut payer.
« Même si tu as des idées folles : vas-y, lance-toi. Fonce, fonce. »
Et pour finir : c'est quoi une femme africaine qui gagne ?
AfriQulture : Esthann NIELBIEN, c'est quoi pour vous une femme africaine qui gagne ?
Esthann : Pour moi, une femme africaine qui gagne, c'est une femme dont l'existence laisse des traces, une femme dont l'impact influence positivement des générations. Voilà, pour moi, c'est ce que signifie une femme africaine qui gagne.
Chez AfriQulture, nous croyons que les histoires qui comptent vraiment ne sont pas toujours celles qui font le plus de bruit. Esthann n'a pas attendu qu'on lui montre la voie, elle a créé sa propre boussole. Et c'est exactement pour ça qu'on a voulu raconter son histoire. 🧭


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